ENERGIES - Actu-Environnement.com - 13/10/2010
Plutôt que des véhicules individuels classiques, il s'agit d'inventer des nouvelles formes de mobilité qui supposent de changer les technologies, mais surtout les usages et les représentations, selon Philippe Aussourd, président de l'AVERE-France, Association pour le développement du transport et de la mobilité électriques.

Actu Environnement : Comment évolue la voiture électrique dans le paysage automobile ?
Philippe Aussourd
: Dans les années 90, il n'y avait guère que l'AVERE pour porter le flambeau de la voiture électrique. Des petits constructeurs, des organismes institutionnels, des communautés d'agglomération ont continué à utiliser des véhicules électriques (pour nettoyer les trottoirs par exemple), mais personne ne s'en rendait compte. Les constructeurs de ces utilitaires n'ont jamais connu la crise. Depuis, un vrai changement s'est produit. La hausse du prix du pétrole, en 2007-2008, a été une vraie prise de conscience pour les industriels du secteur. Les industriels français se sont rendu compte de leur retard alors que les Japonais avaient continué à faire des recherches. Car le Japon n'a jamais baissé la garde. En 1997, Toyota a présenté sa première Prius hybride, qui remporte aujourd'hui un franc succès au Japon et aux Etats-Unis. La Prius est un véhicule à essence munie d'un gadget électrique, à la différence de l'hybride rechargeable. Aujourd'hui, PSA va lancer des hybrides rechargeables diesels. Mais cela ne suffit pas. On ne change pas la mobilité d'un seul coup.

AE : Quels progrès ont été réalisés sur le plan technologique ?
PA :
Sur le plan technique, dans les années 90, le grand pas en avant a été la capacité de traiter des courants électriques très forts avec un ordinateur. La technologie des batteries a fait des pas de géant. Pendant très longtemps, on a utilisé des batteries au plomb, récupérables. Et avec elles on a fait tourner des engins lourds : chariots élévateurs électriques, sous-marins. La deuxième génération a été dominée par les batteries au nickel-cadmium. Et aujourd'hui, nous en sommes à la génération lithium. L'utilisation des nanotechnologies dans les électrodes des batteries va permettre de nouveaux progrès. Ce sont les Japonais qui ont développé les études les plus avancées sur la batterie lithium, repris par les Chinois. Les autorités chinoises ont calculé que d'ici à une quinzaine d'années, il y aurait 200 millions de véhicules sur leur territoire. Les propulser à l'essence va poser un sérieux problème, compte tenu des capacités pétrolières actuelles. Ce constat froid les a incités à se lancer dans le véhicule électrique.

AE : En France, les freins sont-ils d'ordre technique ou psychologique ?
PA
: Sur le plan technique, la question de la recharge n'est pas un problème. Dans les copropriétés, la loi Grenelle II a prévu des dispositifs incitant les syndics à équiper les immeubles. Les recharges publiques sont a priori de deux types : les recharges lentes, à 3 kW, et les recharges rapides. A Paris il y a 300 prises lentes et 4 bornes à recharge rapide sur la voie publique : jamais personne ne s'en est servi. Les collectivités locales sont prêtes, d'autant plus que ce sont elles qui contrôlent le réseau électrique. Paris se prépare à installer Autolib, une flotte de véhicules électriques en usage partagé. Ce qui bloque, ce n'est pas le type de véhicules, c'est le volume produit. Il faut au minimum vendre 50.000 véhicules électriques par marque pour que le prix de revient devienne incitatif. Ce n'est probablement pas le marché grand public qui va lancer le véhicule électrique, mais le marché utilitaire, avec la Kangoo ou la Partner électriques, adaptés à des fonctions professionnelles en ville. La Poste va convertir plus de 50.000 véhicules, et les flottes des collectivités vont s'équiper elles aussi, avec le soutien de l'UGAP, centrale d'achats publics. L'AVERE s'emploie à convaincre les patrons de flottes et les décideurs locaux là où ils sont, dans les régions et les collectivités.

AE : L'offre ne créera-t-elle pas la demande ?
PA :
Ce qui créera la demande, ce sera la faculté de se brancher sur n'importe quelle prise. Il faudra concevoir le véhicule électrique comme un produit différent. Souvenons-nous des débuts de la voiture à essence : au départ, il s'agissait d'un fiacre motorisé. Il a fallu attendre 30 ou 40 ans avant que ce véhicule devienne un tout autre objet. Aujourd'hui, il y a des voitures électriques, mais dans 10 ou 20 ans, ces véhicules ne ressembleront plus aux voitures actuelles. C'est le concept de mobilité qui va changer. Par exemple, Peugeot a créé un système de forfait de location multivéhicules : il est possible de louer soit une berline pour les grandes distances, soit un vélo électrique pour la ville, soit un utilitaire, ce qui résout le problème de la diversité des usages. Cette formule règle aussi la question de la propriété d'une automobile, au profit de son accès flexible. La possession d'un véhicule demeure une question de civilisation. L'automobile reste une mythologie.

Propos recueillis par Agnès Sinaï.