L' édito

Livre blanc pour une parfaite poignée de main

L’art de serrer la pince enfin codifié

L'entreprise est un chaudron permanent. Et ses dirigeants comme ses salariés sont en ébullition perpétuelle pour tenter de grappiller des parts de marché. Sans une seconde à perdre au cours de leurs journées trop courtes. Sauf un homme.

 Cet homme est marketing manager pour l'une des marques d'un géant américain de l'automobile. Et il a visiblement des creux dans son agenda. Car ce cadre plutôt supérieur vient de commander une étude sur la meilleure façon de serrer la main. Une plaisanterie ? Pas vraiment, si l'on en croit l'Agence France Presse.

 Le garçon s'est tout d'abord demandé si les commerciaux de sa boîte serraient correctement la pince de leurs clients. Et hop, de commander un petit sondage. Horreur : 70 % des sondés « méconnaissent les codes de ce geste », selon la terminologie sondagière. Pire : 5 % d'entre eux répugnent carrément à tendre les cinq doigts.  Devant ce résultat terrifiant, le sang de notre cador du marketing n'a fait qu'un tour et ses paumes sont devenues moites. Le voilà parti, son sondage sous le bras, à Manchester en Angleterre. C'est là que Geoffrey Beattie l'a accueilli. Il est directeur du département des sciences psychologiques de l'université de la ville.t visiblement, on n'est pas plus débordé dans cette british fac que chez le constructeur américain, puisque l'éminent prof a accepté de rédiger le livre blanc du rapprochement de paluches. Un joli guide qui va être distribué à la force de ventes worldwide de Chevrolet.

 On y apprend des trucs de dingues qui devraient durablement modifier notre perception de l'âme humaine et de la vente de bagnoles. Ainsi, cette règle d'or à méditer : « Main droite, prise complète, pression ferme (mais pas trop forte), à un point médian entre vous et votre interlocuteur, une paume sèche et douce, environ trois mouvements donnés avec une vigueur moyenne, pour un temps ne dépassant pas deux à trois secondes au cours duquel le contact visuel sera maintenu, un sourire naturel, et, bien sûr, une expression orale appropriée ».

 Après ça, on reste scotché et on s'interroge : comment a-t-on pu serrer des louches avant ce pensum ? Surtout, on se demande comment un cadre travaillant pour un constructeur automobile au bord du gouffre il y a moins de deux ans, et qui est toujours convalescent, trouve le temps de se préoccuper des poignées de main de ses commerciaux.

 Si ce cadre s'ennuie tant, consacrons-lui donc deux minutes de notre temps (on n'en a pas plus) pour lui suggérer d'autres idées de livres blancs.

 Savoir comment appeler l'ascenseur de façon optimale paraît indispensable. Il est tout aussi crucial de s'interroger sur la meilleure manière de conclure ses mails pro (faut-il écrire « A+ », « Cordialement », ou « La bise »). Ou encore de se pencher sur l'art délicat du management par la bise à ses subordonnées.

Enfin, s'il cherche l'arme fatale pour sa e-réputation, le sujet qui immortalisera à tout jamais son passage sur terre, nous lui suggérons de se pencher sur les mille et une solutions pour occuper un cadre désœuvré  qui cherche à tuer le temps en attendant la fin de la crise. Mais un livre, blanc ou pas, n'y suffirait peut-être pas.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr - 19 juillet 2010